Une petite voix intérieure lui disait : « fais-toi tout
petit, ils sont bien trop occupés à crier, ils ne remarquent
même pas ta présence. »
L’enfant était accroupi sous la table de la terrasse,
presque complètement caché par la nappe brodée,
celle que maman sortait les jours de fête. Ses deux mains pressées
sur ses oreilles n’empêchaient pas les mots tranchants
d’arriver jusqu’à lui. La petite voix intérieure
et protectrice fredonnait une chansonnette, puis elle se mit à
chanter à tu tête sans qu’aucun son ne sorte de
la bouche du petit garçon. En même temps son pied battait
la cadence alors qu’il essayait de concentrer son attention
sur quelques fourmis égarées sur le carrelage. Décidément
maman en avait gros sur la patate pour crier comme ça un jour
d’anniversaire ; mais ces derniers temps c’était
devenu une habitude, elle criait presque tout le temps. Les rares
moments où elle était un peu plus calme, c’était
à l’heure du coucher, lorsqu’elle venait l’embrasser
avant de lui souhaiter bonne nuit. Des instants privilégiés
que le petit garçon savait apprécier, bien qu’il
reconnu, avec un instinct infaillible, la tristesse qui s’était
installée au fond du regard maternel, et que même lui
n’arrivait pas à déloger. Comme les cris s’amplifiaient
sans que pour autant l’enfant en comprenne leur sens, il lui
vint une idée. D’un coup sec il tira sur un bout de la
nappe qui dépassait le rebord de la table, un bruit de vaisselle
cassée emplit l’atmosphère… puis plus rien,
un silence complet ; plus de cris, plus d’invectives, un calme
complet et tendu régnait sur la maison. Pas un son, pas un
mouvement, un silence inquiétant gagnait l’espace et
devenait, de seconde en seconde, plus pénible que la dispute
de tout à l’heure. Papa, remis de son ahurissement, se
précipitait déjà et extirpait avec habileté
son petit garçon des débris de verre et de porcelaine
brisés.
« Viens mon chéri, viens mon bébé…
»
« J’suis pas un bébé … »dit
l’enfant d’une voix à peine audible, la tête
enfouie dans le cou de son père. Assise sur une marche du perron,
maman, la tête entre ses deux mains, pleurait.
Ce jour là il n’y eut pas d’anniversaire et le
lendemain matin papa quitta la maison. Guillaume avait quatre ans
et un jour.
Chaque année à la même date, c’est cette
fête manquée qui lui revenait en mémoire ; et
ce sentiment de déchirure et de vide. Ce soir, en sortant du
bureau, il avait erré comme un automate, traversé des
rues, longé des boulevards, parcouru quelques kilomètres
sans même s’en rendre compte. Son portable avait sonné
plusieurs fois sans, pour cela, le sortir de ses pensées morbides.
Ses doutes perpétuels, son manque de confiance, son sentiment
d’échec malgré ses efforts pour complaire à
son entourage. Cette sensation, qui l’habitait depuis fort longtemps,
de se mouvoir sur une corde raide et de risquer de perdre un équilibre
si précaire. Cette colère qui ne cessait de s’épanouir
depuis son adolescence, depuis qu’il avait compris que la lutte
entre ses parents ne serait jamais assouvie et que lui ne trouverait
jamais sa place entre eux. Il était resté ce petit garçon
caché sous la table…
Oui bien sûr il y avait, maintenant, dans sa vie, ce petit bout
de femme qui lui arrivait à peine à l’épaule.
Cette tête brune et bouclée qui savait si bien rouler
sur sa poitrine lorsqu’ils faisaient l’amour. Ces cheveux
doux comme du duvet qui lui caressaient le creux de son cou. Ce corps
de poupée qui se logeait parfaitement contre le sien. Cette
voix charmeuse qui quémandait tendrement des mots que lui ne
savait offrir. Il y avait ce soupçon d’avenir qui se
dessinait malgré lui et auquel il ne croyait guère.
Sans savoir comment il se retrouva devant chez lui ; il était
tard, très tard. Il se dit qu’il lui fallait se reprendre
; qu’elle devait l’attendre, s’inquiétait,
depuis des heures. Il grimpa les cinq étages sans attendre
l’ascenseur, en avalant les marches deux à deux ; il
était, tout à coup, pressé de retrouver son refuge.
Elle l’attendait, assise dans la cuisine, la tête posée
sur ses bras repliés sur la table ; elle s’était
endormie. Et comme, un peu essoufflé, il la contemplait, elle
ouvrit les yeux et dans un sourire las et un peu triste : «
et moi qui t’avais préparé un cadeau d’anniversaire…
tu ne le veux pas ce cadeau ? »Et comme il mettait un point
d’interrogation dans ses yeux, en silence elle guida son regard
vers son ventre, y apposa délicatement ses deux mains…
Durant quelques longues secondes, figé, il laissa la nouvelle
faire son chemin jusqu’à sa conscience, ne sachant pas
encore s’il allait en rire ou en pleurer.
Elle sut immédiatement trouver les mots justes. Elle lui dit
en le regardant droit dans les yeux : « Tu sais… les histoires
s’enchaînent mais ne se ressemblent pas forcément.
»
La nuit, douce, pénétrait par la fenêtre ouverte.
Il mit sa joue sur le ventre encore plat… et ferma les yeux.
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