Moi, j’ai une rue. Je l’aime bien ma rue. Je lui rends visite de temps en temps. Je ne la brusque pas, je la respecte. Elle m’étonne toujours ma rue, toujours…D’ailleurs il y a beaucoup de gens dans ma rue je ne sais pas pourquoi ils sont là, en tout cas, ils font des choses, de diverses choses, certains même y habitent, certains louent et payent leur loyer, moi je n’ai rien demandé, rien ! Certains vendent leur appartement, certains achètent… Ils payent leurs impôts, et c’est cher, mais ils le font de plein gré, le gaz aussi, moi j’accepte, cela ne me gêne pas…
Dans ma rue il y a des personnes qui vont et viennent…Comme ça !
Il y a un monsieur qui a un bel uniforme, avec un balai, et un seau, et tout ça est à lui, alors dès qu’il arrive, il commence à frotter, puis à balayer, puis à ramasser, puis encore à racler, il la pomponne ma rue ce monsieur-là, et il fait ça parait-il tous les matins, moi je n’aurais jamais osé demander…Tous les matins…Des fois il ouvre un robinet avec une clef bien spéciale, je n’ai aucune idée où on peut s’acheter une clef pareille, il ouvre donc un robinet bien spécial, moi je ne savais pas toutes ces cachettes, et de l’eau coule, et c’est comme ça qu’il peut bien laver… Je suis stupéfait…Je précise, je ne connais pas Ce monsieur. En tout cas il la rend propre ma rue…
Il y en a un, qui sort d’un magasin, et qui se dirige vers un camion, et il aide quelqu’un que je ne connais pas, et qu’il ne connaît pas non plus, il sait seulement qu’il est conducteur et livreur à la fois, et cela lui suffit. Il l’aide, donc, bien content, à apporter des caisses, des boîtes, à l’intérieur, ils font ça pendant vingt minutes, puis ils s’arrêtent, se serrent la main, le monsieur du magasin signe un papier, l’autre du camion, s’en va, celui du magasin se frotte les mains, bien content…L’étrange dans tout ça est que ce magasin là, ne lui appartient pas, l’on dit que son propriétaire n’y vient jamais, et ça pour moi c’est incompréhensible ! Celui qui le dirige son magasin, lui, le prend bien ! Étonnant non ? Moi j’en suis baba.
Un peu plus bas, il y a une dame qui lave une vitrine, côté rue, et une dame qui lave la même vitrine côté boutique, et elles chantent… Je le jure, je ne le leur ai pas demandé, si, si vraiment…
En face de cette boutique, il y en a une autre, et dans la troisième en remontant, celle avec la grille en fer, il y a un décorateur, il la redécore chaque semaine sa vitrine paraît-il, en tout cas, il fait ça avec amour, et plus cela lui prend du temps, plus il aime bien ça. Si méticuleux, que je trouve qu’il exagère…Même une fois par mois, j’aurais aimé.
Un tout petit peu après, disons dix, onze mètres, il y a un passage clouté, un passage piétons, pour les piétons, mais pas tous les piétons, seulement pour ceux qui veulent voir ce qu’il y a sur le trottoir d’en face, c’est seulement là qu’ils peuvent réaliser leurs souhaits… Eh bien moi, je trouve que c’est bien ! Une fois des gens sont venus et ont décidé comme ça, de le placer là…incroyable…Mais c’est pas fini ! Bien sûr que non ! Ça continue…oui ! Oui ! À certaines heures, certaines fois, deux enfants, se tiennent de part et d’autres du passage, et étendent un bâton drapeau rouge, et la magie a lieu, des écoliers, des tous petits, traversent …La maîtresse qui les regarde leur dit : « soyez sages, et finie la corrida ». Immédiatement, tous les gosses rigolent, puis elle précise quelque chose que seuls les enfants peuvent comprendre, et d’un hochement de tête encourageant ajoute: « faut être sérieux, les loustics ! » Moi je regarde bien, bien, et je ne vois pas un seul loustic, par contre tous les gosses se tordent, et personne ne les surveille ! Je commence alors à comprendre que dans ma rue, il y a un secret, un secret d’école…Elle me stupéfie ma rue, je ne fais que la découvrir, moi qui croyais la connaître ! Comme dit le proverbe : « Connais-tu ta rue ? » Et pour ceux qui ne savent pas répondre, un autre proverbe conseille : « Vis, ta rue ! ».
Mais ce n’est pas fini, quand ils traversent, les voitures s’arrêtent, les conducteurs sourient, et quand les écoliers sont passés, les deux enfants lèvent leurs bâtons bien haut vers le ciel, et seulement alors, les automobilistes démarrent… Des curieux, des curieuses, même des rouspéteurs, même la dame docte qui habite au premier étage, au-dessus du bar, côté rue, cette dame-là qui en sait des choses, qui en a vu des choses… Donc tous, sans exception, regardant la scène, sont bien contents de cette lutte contre les chauffards. Dans ma rue je suis bien tranquille, pas de chauffards. Il y a des automobilistes qui s’arrêtent aussi, et de même des conducteurs. Mais qui donc a organisé cela ? Elle n’est pas superbe ma rue ?
Des fois je surprends des secrets, des tout petits secrets, pour les deviner ces secrets-là, il faut l’écouter ma rue, quand on y parle, donc le monsieur du bar et la dame du premier, la docte, sans jamais se le dire, donnent chacun une définition bien différente, à l’enseigne du numéro 64, pour le propriétaire du Bar, son but est d’attirer les clients, pour la dame qui en sait des choses sur la vie, et qui habite au premier, c’est une façon de savoir, quand elle descend ma rue, qu’elle habite à la porte suivante. Elle en a fait un point de repère et ne l’a même pas dit… Tiens… D’ailleurs elle n’y va jamais au bar, et pour elle c’est normal, elle ne s’en formalise pas du tout. Moi je trouve cela un peu rustre. Quoique qu’il me semble, que le propriétaire du bar, s’il le savait s’en foutrait comme de sa première chemise, il a paraît-il d’autres chats à fouetter. Quand je marche, je souris à tout le monde, et tout le monde, me sourit, sauf ceux qui sont pressés, ceux là je les comprends, il y en a par contre qui me regardent avec des yeux de vache, je crois qu’ils sont malades, et d’autres, se tapent la tempe avec l’index, je crois qu’ils ont mal à la tête. En tout cas moi, quand je viens dans ma rue, je ne l’annonce pas, je ne veux déranger personne.
Parfois, je rencontre des promeneurs avec leurs chiens, avec leurs laisses, et les chiens parfois, arrosent des arbres, plusieurs arbres. Parfois les chiens font des crottes, parfois un fonctionnaire avec un Képi, et un sifflet, siffle et apostrophe un flâneur et son chien, car le chien de ce monsieur là en a fait. Il n’est pas permis d’en faire, sur le trottoir. Interdit ! C’est la loi, dit l’homme au Képi, et d’après la loi, c’est vous, le propriétaire du chien qui fait des crottes, qui devez les ramasser ces crottes! Ce n’est pas moi qui veux ça ! C’est la loi qui le dit, précise l’homme au Képi, excité avec du bruit dans sa gorge. Le flâneur répond, que lui il siffle ! C’est tout ! Dans la rue, il est le siffleur et son chien et c’est très bien comme ça, et le siffleur ajoute que lui la loi à crottes, il s’en balance ! Qu’on la lui montre écrite dans le Moniteur ! Alors l’homme au Képi, un peu rouge lui dit : AH ! OUI ! et le regarde tout à fait étonné, avec des yeux, si gros, que le flâneur se retourne pour voir ce qu’il regarde derrière lui, puis comme il n’y a que le mur, il lui redit : Oui ! OUI ! Et je m’assois dessus ! Et il tape du pied ! Alors l’homme au Képi redit, outré de l’attaque : AH ! OUI ! Et il sort un calepin, et il écrit… Et il écrit… Lui demande son nom ! Et l’autre, laissant son chien faire un autre petit pipi, lui dit :vous n’avez pas encore fini votre cirque ? Et l’homme au Képi, de lui dire : bientôt, très bientôt, ah ! Ah ! Hum ! Lui redemande : « Votre nom ! » Le flâneur, le narguant, lui dit : Napoléon, j’habite au Panthéon, caveau No 6. Et l’homme au Képi, finissant d’écrire, déchire la feuille de papier sur laquelle il a écrit, se garde une moitié pour lui, la relit encore, et satisfait, lui donne l’autre moitié, et s’en va en haussant les épaules, et en remuant la tête en tous les sens. Alors le siffleur, fait une boule avec le papier, et la jette en l’air et dit à son chien : attrape !
Ma rue c’est du théâtre, pas vrai, il s’en passe de ces choses, il y a des loufoques aussi, des peintres qui viennent avec leurs peintures et leurs pinceaux, et leurs rouleaux et leurs échelles, et badigeonnent les murs, en blanc puis en noir, écrivent : Défense d’afficher. Il y en a qui, collent des affiches, il y en a qui décollent des affiches. En tout cas moi je les laisse faire, et ils ne me demandent jamais la permission, je leur fais confiance. Des fois, ils viennent tous ensemble; les peintres, les afficheurs, et les désafficheurs. Ils font chacun ce qu’ils doivent faire, et ils le font, comme ils sont un peu du même métier, ils cassent la croûte ensemble, à midi, à l’ombre, avec du bon rouge. Ah ! L’ambiance, à la manger ! Elle n’est pas mignonne à croquer ma rue ! … Voilà pourquoi, je l’aime, elle me tord les …Enfin… Je l’adore… Et puis vers le soir, des touristes passent, et ma rue se dépasse en efforts d’accueil, elle s’illumine, ses trottoirs, ses bancs, ses arbres, ses lampadaires, et même ses oiseaux, bien au rendez-vous, tous bien ensemble, leur sourient. Ils viennent de Suède, ou d’Australie, et ils viennent de si loin la voir ma rue, ils se promènent, ils regardent, ils achètent, ils mangent, ils rient que c’est bon à entendre, ils s’assoient, ils s’attablent, sur des bancs, entre des arbres, sur le trottoir, face aux magasins et aux vitrines, face à face, en face à dos, en dos à dos, et voient passer les autochtones avec leurs enfants en poussette, leurs enfants gambadant, leurs chiens en laisse, les amoureux qui… Assis… Aussi… Sur les bancs publics, et les imitent parfois, alors quand le vent en est là, je suis content, très content…
J’adore partager, j’adore… Rencontrer des inconnus qui me respectent, me font les aimer d’office, j’aime être aimé…J’irais bien une fois dans leurs rues….

   ©Ilan Bar Yehuda-tous droits réservés.

Merci à Ilan de m'avoir permis de faire paraître son texte sur mon cahier.

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