Cette nouvelle a été inspirée par le thème du mois d'octobre 2007: un tableau de Alan GianaYvonne Gilbert, sur le site de Carole Lussier et paraît également sur ce site.

 

Maternité

 

Elle s’éveilla dans un sursaut, d’un bond elle s’assit au bord du lit, le corps tendu, la sueur au front. Les battements de son cœur résonnaient dans ses tempes et sa gorge. Effrayée, elle tourna la tête et se pencha pour l’observer. Il était là, étranger à son cauchemar. L’enfant dormait paisiblement, les mouvements réguliers de succion témoignaient d’un sommeil serein. Elle se rapprocha de lui, mit son bras autour du petit corps confiant, en prenant garde de ne pas peser sur lui. Aspirant l’odeur si spéciale de jeune enfant qu’elle aimait tant ; elle se demandait d’où surgissait ce rêve si bizarre et pourquoi l’avait-il angoissé à un tel point. Un gros chat noir, aux yeux glauques, l’avait particulièrement inquiétée, et cette lune ronde et blafarde qui diffusait sur toute la scène une couleur grise et diffuse. Le chat ? Non ce n’était pas Babouche, cette petite chatte quelle avait tant aimé et qui se fourrait toujours dans ses mules pour dormir. La petite Babouche au corps gracieux de jeune félin, à qui elle avait dû renoncer puisque l’homme de sa vie était allergique aux chats ; un vrai déchirement. L’homme de sa vie… parlons en !
Elle s’assoupit à nouveau mais à son réveil elle ressentait encore le malaise que ce songe en noir et blanc avait engendré. Les bruits du matin révélaient une heure approximative, une porte claquait, des voix résonnaient dans la cour de l’immeuble, une odeur de café pénétrait par la fenêtre de la cuisine et arrivait jusqu’à la salle de bains. Les choses de la vie reprenaient le dessus ; ses gestes habituels s’enchaînaient pour recréer, comme chaque matin, une routine familiale. Elle et son bébé, une famille. Sa seule famille.
Les premiers gazouillis du matin étaient toujours les meilleurs, les plus doux. Bébé s’éveillait, le sourire prêt à s’épanouir sous les guili-guili, et même à se transformer en franche rigolade.
Le rêve était toujours là mais il commençait à s’estomper… Elle déposa, comme chaque matin, son bébé à la crèche ; la séparation était toujours un peu pénible, plus pour elle que pour Bébé d’ailleurs. Une petite crampe d’angoisse se glissait toujours au creux du plexus à ces moments là ; elle supportait mal d’être éloignée de son enfant ; depuis sa naissance elle vivait avec un sentiment de culpabilité perpétuelle. Et pourtant si elle ne s’était pas entêtée à préserver sa grossesse, Bébé ne serait pas là aujourd’hui ; tant de voix bien intentionnées lui avaient dit de faire passer cet enfant mais elle s’était dit que l’on peut renoncer à un chat, aussi charmant et aussi aimé soit-il, mais pas à un bébé ; surtout pas à celui ci. Ils l’avaient désiré, inventé, créé, et même imaginé et espéré à deux. Voilà des mois qu’elle ne cessait de se poser des questions, de torturer sa mémoire pour y trouver des signes d’alarme qui auraient pu l’avertir que l’avenir en commun n’était pas aussi clair pour l’un que pour l’autre. Des signes qui auraient dû laisser prévoir la fuite de cet homme qu’elle croyait installé dans sa maison et ancré dans sa vie pour toujours.
Il était parti le jour où elle lui avait annoncé sa grossesse. Il avait dit : « C’est merveilleux », lui avait caressé le visage de ses lèvres, comme il le faisait toujours ; elle l’avait cru heureux. Le soir en rentrant de son travail, elle avait trouvé une feuille de papier un peu froissée près du téléphone ; un seul mot y était inscrit d’une écriture qui ressemblait si peu à la sienne : pardon. Dans les placards il manquait quelques unes de ses affaires, il ne les avait pas toutes prises. Sur sa table de chevet, le livre qu’il avait commencé la veille avait disparu.
Durant des semaines elle était passée de l’inquiétude au désespoir, de la colère à l’accablement, de la tristesse au renoncement. Puis l’enfant qui grandissait en elle accapara toute son attention ; elle était triste et tendue mais se sentait moins seule. Elle s’était mise en veilleuse ; ses recherches n’ayant rien donné, elle vivait dans l’attente, celle de son bébé et celle de cette part manquante à tout son être.
Comme chaque matin elle quitta la crèche en courant, sans se retourner, craignant de sentir son bébé malheureux ; ou, peut-être, craignait-elle de le voir serein malgré son départ ? Elle avait tant besoin de se sentir indispensable à quelqu’un.
En arrivant au bureau elle laissait toujours un peu de son chagrin à l’extérieur. L’ambiance un peu folle et surexcité du journal où elle travaillait l’entraîna, ce jour là également, dans un tourbillon de tâches à accomplir. Ce n’est qu’à une pause café très brève qu’elle pu, en quelques mots, parler à sa meilleure amie de ce rêve étrange qui l’habitait encore.
« Oublie ! » lui dit l’amie, « oublie tout, babouche, l’homme, le cauchemar… »
Elle arriva à la crèche parmi les tous derniers parents, juste avant l’heure de fermeture. La directrice lui fit signe de rentrer dans son bureau, elle allait, sans doute, subir des remontrances quant à son manque d’exactitude. Elle s’assit, lasse mais tendue, au bord d’une chaise, la femme, en face d’elle, arborait un vague sourire qui se voulait apaisant.
« Je dois vous avertir que pour la seconde fois aujourd’hui, un monsieur est venu s’intéresser à votre bébé. Il voulait seulement le voir de loin… il nous a paru très ému… »
Son bébé dans les bras, elle rentra chez elle comme une automate. Une boule s’était logée dans sa gorge, elle respirait à petits coups saccadés, arrivait, à peine, à retenir un déluge de larmes qui menaçait de l’anéantir. Il lui fallut réquisitionner toutes ses forces afin d’accomplir les gestes quotidiens pour s’occuper de son fils. L’enfant, pomponné, bichonné et couché, s’endormit très vite ; inconscient de l’espoir qui ne demandait qu’à renaître.
Elle laissa la porte de la chambre entrouverte, s’allongea sur le canapé du salon, essayant, dans la pénombre, de donner un sens à l’évènement inattendu. Elle comprit qu’elle n’avait jamais cessé d’attendre, qu’elle vivait l’abandon sans y croire vraiment… qu’elle se sentait désemparée et impuissante ; rien ne dépendait d’elle.
Elle s’assoupit. C’est dans un demi sommeil que le songe réapparut, toutefois tout à fait différent cette fois ci. Les mêmes images que la nuit précédente mais en couleurs, une profusion de couleurs ! Tout y était net et étrange à la fois, un peu surréaliste. Une nuit claire, quelques oiseaux dansaient la farandole dans un ciel étoilé autour d’une pleine lune qui avait un air de lampion. Un jardin riche en plantes et fleurs colorées, un étroit chemin dallé très régulièrement menait à une vieille maison qui était, peut-être, hantée mais dont les fenêtres éclairées et la cheminée qui diffusait un sillage de fumée blanche faisaient preuves de la vie intense qui animait cet endroit. Un lampadaire comme à l’ancien temps, surgissait comme s’il avait poussé là, au milieu d’une plate-bande de citrouilles, prêtes pour halloween, suggérant à la rêveuse que la nuit est belle mais qu’elle peut également être effrayante. Et au milieu de tout cela, Babouche, la petite chatte noire qui observe la scène et qui risque de disparaître à tout instant…
Un petit gémissement, à peine un pleur, la fit sursauter. Bébé avait dû rêver lui aussi. Elle le prit dans ses bras, le berça un long moment, déposant à petites touches quelques baisers sur son crâne, tout près de la fontanelle encore palpitante. L’enfant très vite se calma ; délicatement elle l’installa dans le grand lit vide et sans faire de bruit s’allongea auprès de lui. La nuit allait être longue.

 

©Aliza Claude Lahav
Octobre 2007

 

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