Elle s’éveilla dans un sursaut, d’un
bond elle s’assit au bord du lit, le corps tendu, la sueur
au front. Les battements de son cœur résonnaient dans
ses tempes et sa gorge. Effrayée, elle tourna la tête
et se pencha pour l’observer. Il était là,
étranger à son cauchemar. L’enfant dormait
paisiblement, les mouvements réguliers de succion témoignaient
d’un sommeil serein. Elle se rapprocha de lui, mit son bras
autour du petit corps confiant, en prenant garde de ne pas peser
sur lui. Aspirant l’odeur si spéciale de jeune enfant
qu’elle aimait tant ; elle se demandait d’où
surgissait ce rêve si bizarre et pourquoi l’avait-il
angoissé à un tel point. Un gros chat noir, aux
yeux glauques, l’avait particulièrement inquiétée,
et cette lune ronde et blafarde qui diffusait sur toute la scène
une couleur grise et diffuse. Le chat ? Non ce n’était
pas Babouche, cette petite chatte quelle avait tant aimé
et qui se fourrait toujours dans ses mules pour dormir. La petite
Babouche au corps gracieux de jeune félin, à qui
elle avait dû renoncer puisque l’homme de sa vie était
allergique aux chats ; un vrai déchirement. L’homme
de sa vie… parlons en !
Elle s’assoupit à nouveau mais à son réveil
elle ressentait encore le malaise que ce songe en noir et blanc
avait engendré. Les bruits du matin révélaient
une heure approximative, une porte claquait, des voix résonnaient
dans la cour de l’immeuble, une odeur de café pénétrait
par la fenêtre de la cuisine et arrivait jusqu’à
la salle de bains. Les choses de la vie reprenaient le dessus
; ses gestes habituels s’enchaînaient pour recréer,
comme chaque matin, une routine familiale. Elle et son bébé,
une famille. Sa seule famille.
Les premiers gazouillis du matin étaient toujours les meilleurs,
les plus doux. Bébé s’éveillait, le
sourire prêt à s’épanouir sous les guili-guili,
et même à se transformer en franche rigolade.
Le rêve était toujours là mais il commençait
à s’estomper… Elle déposa, comme chaque
matin, son bébé à la crèche ; la séparation
était toujours un peu pénible, plus pour elle que
pour Bébé d’ailleurs. Une petite crampe d’angoisse
se glissait toujours au creux du plexus à ces moments là
; elle supportait mal d’être éloignée
de son enfant ; depuis sa naissance elle vivait avec un sentiment
de culpabilité perpétuelle. Et pourtant si elle
ne s’était pas entêtée à préserver
sa grossesse, Bébé ne serait pas là aujourd’hui
; tant de voix bien intentionnées lui avaient dit de faire
passer cet enfant mais elle s’était dit que l’on
peut renoncer à un chat, aussi charmant et aussi aimé
soit-il, mais pas à un bébé ; surtout pas
à celui ci. Ils l’avaient désiré, inventé,
créé, et même imaginé et espéré
à deux. Voilà des mois qu’elle ne cessait
de se poser des questions, de torturer sa mémoire pour
y trouver des signes d’alarme qui auraient pu l’avertir
que l’avenir en commun n’était pas aussi clair
pour l’un que pour l’autre. Des signes qui auraient
dû laisser prévoir la fuite de cet homme qu’elle
croyait installé dans sa maison et ancré dans sa
vie pour toujours.
Il était parti le jour où elle lui avait annoncé
sa grossesse. Il avait dit : « C’est merveilleux »,
lui avait caressé le visage de ses lèvres, comme
il le faisait toujours ; elle l’avait cru heureux. Le soir
en rentrant de son travail, elle avait trouvé une feuille
de papier un peu froissée près du téléphone
; un seul mot y était inscrit d’une écriture
qui ressemblait si peu à la sienne : pardon. Dans les placards
il manquait quelques unes de ses affaires, il ne les avait pas
toutes prises. Sur sa table de chevet, le livre qu’il avait
commencé la veille avait disparu.
Durant des semaines elle était passée de l’inquiétude
au désespoir, de la colère à l’accablement,
de la tristesse au renoncement. Puis l’enfant qui grandissait
en elle accapara toute son attention ; elle était triste
et tendue mais se sentait moins seule. Elle s’était
mise en veilleuse ; ses recherches n’ayant rien donné,
elle vivait dans l’attente, celle de son bébé
et celle de cette part manquante à tout son être.
Comme chaque matin elle quitta la crèche en courant, sans
se retourner, craignant de sentir son bébé malheureux
; ou, peut-être, craignait-elle de le voir serein malgré
son départ ? Elle avait tant besoin de se sentir indispensable
à quelqu’un.
En arrivant au bureau elle laissait toujours un peu de son chagrin
à l’extérieur. L’ambiance un peu folle
et surexcité du journal où elle travaillait l’entraîna,
ce jour là également, dans un tourbillon de tâches
à accomplir. Ce n’est qu’à une pause
café très brève qu’elle pu, en quelques
mots, parler à sa meilleure amie de ce rêve étrange
qui l’habitait encore.
« Oublie ! » lui dit l’amie, « oublie
tout, babouche, l’homme, le cauchemar… »
Elle arriva à la crèche parmi les tous derniers
parents, juste avant l’heure de fermeture. La directrice
lui fit signe de rentrer dans son bureau, elle allait, sans doute,
subir des remontrances quant à son manque d’exactitude.
Elle s’assit, lasse mais tendue, au bord d’une chaise,
la femme, en face d’elle, arborait un vague sourire qui
se voulait apaisant.
« Je dois vous avertir que pour la seconde fois aujourd’hui,
un monsieur est venu s’intéresser à votre
bébé. Il voulait seulement le voir de loin…
il nous a paru très ému… »
Son bébé dans les bras, elle rentra chez elle comme
une automate. Une boule s’était logée dans
sa gorge, elle respirait à petits coups saccadés,
arrivait, à peine, à retenir un déluge de
larmes qui menaçait de l’anéantir. Il lui
fallut réquisitionner toutes ses forces afin d’accomplir
les gestes quotidiens pour s’occuper de son fils. L’enfant,
pomponné, bichonné et couché, s’endormit
très vite ; inconscient de l’espoir qui ne demandait
qu’à renaître.
Elle laissa la porte de la chambre entrouverte, s’allongea
sur le canapé du salon, essayant, dans la pénombre,
de donner un sens à l’évènement inattendu.
Elle comprit qu’elle n’avait jamais cessé d’attendre,
qu’elle vivait l’abandon sans y croire vraiment…
qu’elle se sentait désemparée et impuissante
; rien ne dépendait d’elle.
Elle s’assoupit. C’est dans un demi sommeil que le
songe réapparut, toutefois tout à fait différent
cette fois ci. Les mêmes images que la nuit précédente
mais en couleurs, une profusion de couleurs ! Tout y était
net et étrange à la fois, un peu surréaliste.
Une nuit claire, quelques oiseaux dansaient la farandole dans
un ciel étoilé autour d’une pleine lune qui
avait un air de lampion. Un jardin riche en plantes et fleurs
colorées, un étroit chemin dallé très
régulièrement menait à une vieille maison
qui était, peut-être, hantée mais dont les
fenêtres éclairées et la cheminée qui
diffusait un sillage de fumée blanche faisaient preuves
de la vie intense qui animait cet endroit. Un lampadaire comme
à l’ancien temps, surgissait comme s’il avait
poussé là, au milieu d’une plate-bande de
citrouilles, prêtes pour halloween, suggérant à
la rêveuse que la nuit est belle mais qu’elle peut
également être effrayante. Et au milieu de tout cela,
Babouche, la petite chatte noire qui observe la scène et
qui risque de disparaître à tout instant…
Un petit gémissement, à peine un pleur, la fit sursauter.
Bébé avait dû rêver lui aussi. Elle
le prit dans ses bras, le berça un long moment, déposant
à petites touches quelques baisers sur son crâne,
tout près de la fontanelle encore palpitante. L’enfant
très vite se calma ; délicatement elle l’installa
dans le grand lit vide et sans faire de bruit s’allongea
auprès de lui. La nuit allait être longue.
©Aliza Claude Lahav
Octobre 2007